Que serait l'IA sans nous ?
Concours d'éloquence EPFL 2025
Maxence Giorgi5 min de lecture
Mesdames et messieurs les jurés, j'ai une excellente nouvelle à vous annoncer. Ce soir, nous avons tous 20 sur 20. Nos textes ne comportent aucune faute de syntaxe, nos rimes sont riches, notre vocabulaire est soutenu, notre rythme est calibré à la milliseconde près. Nous sommes tous devenus des génies. Et pourtant… je n'ai jamais eu aussi peur de vous ennuyer.
Oui, cher jury, vous m'avez bien entendu, je me demande même la raison de ma venue. À l'heure où écrire est une perte de temps, à l'heure où tout va plus vite pour être sûr de ne pas être en retard. À l'heure où il faut finir à temps, au risque de ne plus en avoir. À l'heure où l'on dévore nos podcasts en vitesse ×1,5, amputant les voix de leur chair pour traquer la seconde perdue. Comme si le silence, cette ponctuation de l'âme, n'était plus qu'un vulgaire détritus sur la grande chaîne de montage de notre productivité.
Mais courir à perdre haleine n'était visiblement pas suffisant, il a fallu déléguer notre propre souffle. Gemini, ChatGPT, Claude, Grok… Inutile de tous les nommer.
On les voulait serviteurs, on en a fait des maîtres.
Ils sont devenus les dictateurs d'un monde parfait. Un monde où chaque problème a sa solution, où chaque défaut est de trop, un monde aplati au rouleau compresseur par d'irréductibles bienfaiteurs.
Alors face à une telle oppression, avons-nous le choix de résister ? Sommes-nous à la hauteur du discours parfait ? Du mail parfaitement rédigé ? Du SMS plus percutant que jamais ? Et quand bien même le serions-nous une fois, comment tenir le rythme effréné de ces machines qui ne dorment jamais ?
Vous vous dites peut-être : « Mais quelle drôle d'idée ! » Oui, celle de s'en prendre au joyau de notre humanité. Mais, cher public, je vous dois ce soir une confession. Je ne vous parlerai pas de songe, mais laissez-moi vous guider vers ce crépuscule qui nous attend au prochain clic. Imaginez un monde d'où l'on aurait banni la beauté de la faille. Un monde où, pour frissonner, il faudrait se cacher dans des musées clandestins et y contempler, posé sur un coussin de velours, le trésor le plus rare : la dernière rature de l'humanité. L'hésitation sublime, le mot trébuchant, le verbe écorché.
On y viendrait en secret, au milieu de la nuit, pour écouter l'enregistrement d'une voix qui tremble sous le coup de l'émotion. On s'y presserait pour observer, derrière une vitrine blindée, un brouillon d'une lettre d'amour. Une feuille froissée de colère, tachée par l'encre, puis dépliée avec regret, témoin d'un cœur qui battait trop vite. Dans ce monde parfait, le moindre lapsus, la moindre faute d'accord seraient devenus des œuvres d'art inestimables. La preuve irréfutable que derrière la machine, un humain respirait encore.
Je me suis projeté dans cette réalité, et j'ai vu que sous l'empire glacé des probabilités, l'âme s'évapore. À force de laisser les machines compter nos mots, nos mots ont tout simplement cessé de compter. Plus rien ne naissait de nos folies, de nos fièvres ou du hasard. L'imprévu, cette sublime anomalie, avait été corrigé, balayé de nos vies. Tout ce qui me parvenait n'était plus que symétrie et perfection stérile. Tout ce que je sentais, tout ce qui me parvenait, était lisse et fade.
Je n'étais jamais déçu, jamais surpris, jamais triste, mais jamais heureux.
Même nos colères étaient devenues courtoises, filtrées par des correcteurs de ton. Nos tristesses n'étaient plus que de simples données statistiques, formulées avec une élégance glaciale. J'ai réalisé que lorsque l'algorithme lisse nos mots, il ne corrige pas seulement notre orthographe ou notre syntaxe. Il anesthésie notre âme. Il nous transforme en une armée de clones polis, incapables de déborder du cadre ou d'élever la voix plus haut que la norme autorisée.
Et puis… j'ai fini par m'y habituer. Je n'y ai pas pris goût, mais j'étais devenu dépendant de cette constance. En y réfléchissant, j'étais un peu à la croisée des chemins. A priori, tout était comme on pourrait le désirer, ni plus ni moins. Et pourtant, cher public, ça manquait. Ça manquait de couleur, ça manquait de folie, ça manquait de difficulté, d'apprentissage, de surprise et peut-être plus encore, de déception.
J'avais tout et je ne voulais rien. Pas par plaisir d'être dépossédé, mais parce que dans ce monde, personne ne connaissait l'angoisse de la page blanche.
D'ailleurs, dans ce monde, personne ne se demandait comment l'humanité avait commencé, car personne n'avait la notion de commencement. Ce début… c'est le frisson de la page blanche.
Ce moment précis où l'on s'apprête à larguer les amarres vers l'inconnu, où l'on quitte la sécurité du port avec l'espoir, presque fou, de s'y perdre un peu. On sait que la traversée ne sera pas parfaite. Que l'orage va gronder sur nos brouillons, que notre navire prendra l'eau face à la difficulté de trouver le mot juste. Mais qu'importe les fuites ! Car lorsque le vent de l'inspiration gonfle enfin nos voiles, c'est un enthousiasme brut et profondément humain qui nous traverse. Mais voilà, cher public, durant tout mon séjour dans cette utopie algorithmique, cette mer plate et sans danger, je n'ai jamais senti le vent se lever.
Aujourd'hui, il suffit d'une instruction de trois lignes pour qu'un algorithme génère un chef-d'œuvre. Pas une goutte de sueur, pas une nuit blanche, pas la moindre insomnie. C'est magique, c'est vrai, c'est d'une efficacité redoutable. Mais souvenez-vous de la sensation physique de chercher un mot. Ce stylo que l'on mordille, ce regard perdu dans le vide, les sourcils froncés. Cette frustration qui monte quand l'idée est là, sur le bout de la langue, mais refuse de sortir avec exactitude. Cette souffrance-là, mesdames et messieurs, c'est le prix de l'authenticité.
En y réfléchissant bien, ne serions-nous pas, nous aussi, à l'ère du moyennement parfait ? Tout est beau, tout est lisse, mais en somme plus rien ne surprend…
Au final, à quoi bon vouloir être le meilleur si on l'est tous ?
Bien évidemment qu'il est normal d'aspirer à bien s'exprimer, mais il ne faut pas non plus en oublier le but principal, à savoir : extérioriser nos pensées. Pas celles du voisin, pas celles du curé, mais bien les nôtres. Celles qui nous font vibrer, celles qu'on nous a enseignées, celles qui, par amour, nous feraient faire le tour du monde, celles qui, par rage, nous font hurler, celles qui, par passion, me font m'exprimer aujourd'hui devant vous.
Toutes ces pensées sont empreintes de notre créativité, de notre bêtise et de notre stupidité. Nous avons demandé à l'algorithme de corriger nos fautes, il est en train de gommer nos identités.
Alors je vous le dis ce soir : il ne faut pas avoir peur d'être le dernier. Celui qui ose sera toujours plus méritant que celui qui n'ose pas s'exprimer, car
je préfère un échec qui m'appartient à une perfection qui m'est dictée.